L’article ci-dessous est extrait de la revue Spore. Si nous le reprenons “à notre compte”, c’est parce qu’il illustre parfaitement la réalité de ce que nous vivons dans nos expériences et projets dans la zone de Malem-Hodar. Les demandes émanant des populations s’appuient le plus souvent sur la nécessité de fournir des moyens et outils permettant “de rester au village” plutôt que de devoir se rendre à la ville ou à la capitale ou…. sur une pirogue…

Les illustrations sont de Malem-Auder.

En rendant le secteur agricole plus attractif pour les jeunes, un programme de soutien à la production de céréales locales permet d’améliorer les revenus des petits producteurs. Les candidats à l’émigration sont moins nombreux.

Un métier au lieu d’émigrer. Au Sénégal, des jeunes vivant en zone rurale saisissent des opportunités dans des filières profitables et diversifiées, contribuant au renforcement de la sécurité alimentaire et de la lutte contre la malnutrition des enfants ainsi que le départ en migration des jeunes adultes. Mis en place depuis 2011, le Projet d’appui aux filières agricoles (PAFA) du Fonds international de développement agricole (FIDA) a pour objectif l’amélioration durable des moyens d’existence des familles vivant dans le bassin arachidier au centre du pays. Pour cela, les jeunes bénéficient d’un appui à la production et à la commercialisation des céréales locales tels le mil, le sorgho, le niébé.


« Notre objectif est d’assurer un revenu décent au producteur agricole, afin qu’il puisse soutenir le développement de son village plutôt que d’émigrer vers les villes ou à l’étranger, appauvrissant les campagnes », explique Benoît Thierry, représentant régional Afrique de l’Ouest au FIDA. « Nous aidons à créer de l’emploi en fournissant un accès au matériel agricole, à des semences et des engrais certifiés, puis nous relions les paysans au marché afin de leur permettre d’écouler une production de qualité et d’en dégager des revenus dignes. »

Arrivé à terme en 2014, le succès du PAFA lui a valu une extension jusqu’en 2022. Dans les cinq filières du projet (mil, niébé, bissap, sésame, maïs), les résultats sont édifiants. De 3 131 tonnes en 2011, le programme a permis aux 37 734 bénéficiaires de décupler leur production de céréales en cinq ans, atteignant 33 687 tonnes en 2016. Une production capable de couvrir les besoins alimentaires de 158 265 personnes.

La production comme la qualité du mil a même permis de conclure un contrat avec le géant Nestlé pour exporter 3 000 tonnes, entre 2014 et 2019, de cette céréale en Côte d’Ivoire, afin d’être transformée en Cerelac, une gamme d’aliments du nourrisson. Pourtant, l’objectif prioritaire du PAFA reste d’aider les agriculteurs sénégalais à atteindre l’autosuffisance alimentaire dans les régions peu fertiles. Pour cela, il s’appuie sur le dynamisme des organisations paysannes locales en formant leurs membres aux bonnes pratiques agricoles et en renforçant leurs capacités organisationnelles.

Dans la commune de Niarhar, au coeur du bassin arachidier sénégalais, à 144 km de la capitale Dakar, une association locale est devenue l’exemple de cette politique de transmission. Créée en 1989, l’association sportive et culturelle (ASC) Jamm Bugum (« je veux la paix ») a d’abord été une équipe de football avant de devenir une organisation agricole. « En 1998, nous nous sommes dit que nous devions être plus utiles à la société », avance Mame Biram Sène, son président. « Nous avons décidé de nous investir dans le développement de notre communauté. Notre première action a été de reboiser des lieux publics, afin entre autres d’offrir de l’ombre devant la mosquée et dans certaines rues ». En 2012, le PAFA leur a dispensé des formations pratiques : quel matériel utiliser, quels intrants et semences privilégier pour la performance en matière de production de céréales ? Comment organiser un marché rentable avec le surplus de production, comment transformer les céréales en plats nourrissants et les fruits en jus goûteux ?

Ndèye Ndong, 30 ans, en a été l’une des bénéficiaires. «Auparavant, je n’utilisais pas d’engrais dans mon champ », dit-elle. « Ici les sols sont très pauvres et les rendements étaient aléatoires. La formation m’a appris à organiser l’épandage de l’engrais, quand verser l’urée pour avoir des tiges plus touffues, des épis plus robustes. » Sur son terrain de deux hectares, elle parvient désormais à produire 1,5 tonne de mil par hectare contre 500 kilos avant le lancement du projet. Elle nourrit sa famille sans difficulté durant les mois de soudure. Au total, sa parcelle produit 2,5 tonnes d’excédent qu’elle vend au marché. « Ca me permet de faire d’autres activités comme du petit commerce et de couvrir les besoins en santé des enfants. » 

En effet, produire de l’excédent, c’est se ménager du temps pour d’autres activités rémunératrices. Téning Ngom, 22 ans, l’a bien compris. Quand l’hivernage est terminé, l’argent récolté lui permet de vendre des jus frais aux élèves et aux travailleurs passant devant sa maison chaque matin. « J’ai aussi pu m’acheter une télévision, une radio et un frigo dans lesquels je garde au frais les jus à vendre », témoigne-t-elle. Afin d’augmenter ses revenus, elle participe depuis quatre ans à un groupe de ‘Crédit revolving’. Ce système d’épargne et de crédit villageois réunit 25 membres qui mettent chacun de l’argent dans une caisse commune, laquelle sert à financer les achats des membres. Les intérêts sont ensuite partagés entre les autres membres.

« Grâce à ce système, j’ai pu acheter dix moutons et dix chèvres », poursuit Téning Ngom. « J’espère qu’à terme cela me permettra de transformer mon commerce de petit-déjeuner en vrai restaurant. Je veux arrêter de travailler au champ. Je veux passer de la fourche à la fourchette ! »
Sur les 1 005 membres de l’association Jamm Bugum, la moitié sont des hommes. Comme souvent dans ces villages pauvres, ce sont eux qui étaient envoyés en ville ou à l’étranger afin d’y trouver une activité plus nourrissante que ces terres peu fertiles. Les candidats à l’exode ou l’émigration sont nombreux.

 

« Je prouverai à ceux qui veulent partir en migration qu’ils peuvent gagner plus grâce à l’agriculture locale que par un dangereux voyage vers l’Europe. »

C’était le cas de Cheikh Diouf, 23 ans, cultivateur. « Avant l’arrivée du PAFA en 2012, j’avais prévu de partir en Espagne pour trouver du travail », dit-il. « Je voulais faire comme mes amis et, une fois en Europe, envoyer de l’argent à ma famille pour l’aider lors des périodes sèches. Le FIDA a réussi à me convaincre de rester pour cultiver la terre familiale. On vit bien désormais. »

Certains jeunes ont même décidé de revenir à Niarhar après les études pour convaincre les jeunes de rester. À 28 ans, Pierre Diouf est en master de biologie à Dakar. Il a pu poursuivre ses études grâce aux gains du programme. « Après mes études, je reviendrai au village pour aider à mon tour d’autres jeunes », assure-t-il. « Je prouverai à ceux qui veulent partir en migration qu’ils peuvent gagner plus grâce à l’agriculture locale que par un dangereux voyage vers l’Europe. »

Dans les années 1980-1990 déjà, la majorité des hommes majeurs partaient à Dakar en exode rural saisonnier durant la saison sèche. Jacques Diou a quitté Niarhar à 18 ans. Mais, dans la capitale, il est devenu docker, pauvre. « En ville, on ne te propose rien que la rue, alors je suis revenu au village. » En appliquant les bonnes pratiques agricoles enseignées par le PAFA, sa production au champ a augmenté. Avec les revenus supplémentaires, il a pu installer un jardin maraîcher, où il fait pousser des mangues, des corossols, des oranges, des citrons, des dattes et du manioc pour tenir en période de soudure. Il a même une porcherie et un poulailler.

« Au Sénégal, pendant très longtemps, nous avons eu une agriculture de subsistance », explique Aliou Diouf, enseignant à Niarhar et membre de Jamm Bugum. « Le PAFA a changé nos mentalités. De la famine menaçante, nous sommes passés au commerce de nos denrées. Les paysans parlent désormais de rendements et cherchent à développer leur business. » Signe du changement : pour la première fois, l’association ouvrira une boulangerie, en mai prochain. Elle vendra des pains réalisés à base de céréales locales. Cet entrepreneuriat a valu à Jamm Bugum deux ‘Épis d’or’, des prix offerts par le FIDA et récompensant l’association pour son innovation dans le domaine agricole. En 2016, Mame Mbaye Niang, le ministre de la Jeunesse, de l’Emploi et de la Construction citoyenne, a cité l’association en exemple :«Elle est en train de vivre l’émergence», a-t-il déclaré, en plaçant les réussites de l’association au regard du Plan Sénégal émergent (PSE) du président Macky Sall.

Outre Jamm Bugum, le PAFA soutient 44 autres associations de jeunes à travers le pays. Leur bilan global a permis à 82 % des bénéficiaires de ne plus subir les pénuries de la soudure. Quant à la malnutrition des enfants de moins de 5 ans, elle est passée de 30 % à 22 % entre 2011 et 2016.

Source : Magazine Spore, N ° 193, Juin – Août 2019, https://spore.cta.int/fr

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