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L’Europe a besoin d’une Afrique debout

samedi 9 mai 2009

Mamadou Cissokho, Fondateur de la Plateforme panafricaine des
paysans et des producteurs d’Afrique

Propos recueillis par Véronique KIESEL, Le Soir du 29 avril 2009

Sénégalais, fils de paysan et paysan, vous êtes devenu le représentant des petits producteurs de votre région, puis d’Afrique de l’Ouest. Les paysans africains sont confrontés à d’innombrables difficultés. De quoi ont-ils besoin en priorité ?

Ils doivent impérativement mieux se structurer en organisations. La vie est un rapport de forces. Si nous voulons une autre politique qui prenne en compte nos problèmes, nous devons être capables de former des groupes solidaires, réfléchis, capable de formuler des propositions.

C’est cela le vrai défi, qu’il y ait un vrai mouvement paysan dans chaque pays, chaque région, chaque continent, qui soit bien structuré, transparent, qui rende des comptes à ceux qui lui font confiance.

Ainsi nous arriverons à changer les choses : nous sommes la majorité de la population, nous sommes actifs, nous créons de la richesse… mais nous sommes trop faibles en termes d’organisation. L’autosuffisance alimentaire était un concept démodé qui est revenu à l’avant-plan.

C’est essentiel pour vous ?

C’est le système de base d’agriculture africaine. Nous produisons d’abord ce que nous mangeons, et nous vendons le surplus, principalement des céréales sèches et des tubercules.

Chaque famille a son champ familial dans lequel tout le monde travaille, et qui doit produire assez de nourriture pour l’année. Pour nous, la famille est liée à ce champ, à une seule cuisine. A côté de cela, chacun peut avoir son champ où il produit autre chose.

Cette souveraineté alimentaire est inscrite dans la Charte de l’ONU qui reconnaît à tous le droit à l’alimentation, à la santé, à avoir un toit. Or l’Organisation mondiale du commerce (OMC) considère les produits alimentaires comme des marchandises, au même titre qu’une chaise ou qu’une montre. Mais la Charte de l’ONU ne garantit pas à tous le droit à avoir une montre… Ce droit à l’alimentation est fondamental, et ne peut être remis en cause, c’est la base de la vie.

Où en êtes-vous avec l’OMC ?

C’est surtout le Nord qui bloque, lorsque les mouvements sociaux demandent qu’il y ait des règles différentes pour nous, selon notre niveau de développement.

Le commerce et le développement sont deux notions très différentes, il est difficile de créer un lien entre elles. Le commerce, c’est comme une guerre sans armes, en tout cas sans fusils. Les armes, c’est la qualité du produit, la capacité de vendre, la publicité, les règles de santé publiques. Or nous savons qu’entre les pays de l’Union européenne et les pays ACP (Afrique-Caraïbes-Pacifique), il y a un immense fossé. L’UE a plusieurs longueurs d’avance, or elle veut entrer en compétition avec nous sur une base égalitaire.

L’Europe ne devrait pas oublier ce qu’elle a fait pour arriver à ce niveau, les Etats-Unis lui ont laissé le temps de se reconstruire, elle doit nous laisser le temps d’y arriver.

De toute façon, l’Europe a besoin d’une Afrique debout, bien structurée, avec qui elle pourra alors bien commercer. Tout le monde y gagnera.
Nous voulons nous ouvrir au monde, nous voulons y prendre les bonnes idées, mais sans copier. Notre climat est différent, nous n’avons pas encore de capacités de transformation de nos produits, nous devons surmonter certains freins techniques, et nous avons besoin de temps pour régler cela.

L’UE veut signer avec ses partenaires du Sud les APE (Accords de Partenariat Economique).

Que vous refusez ?

Les dirigeants de l’UE veulent à tout prix que l’on signe ces accords. Nous sommes contre et nous avons fait beaucoup de bruit pour empêcher nos gouvernements de les signer en décembre 2007. La nouvelle échéance, c’est juin prochain.

Les conditions ne sont pas réunies pour cela. Heureusement, nous avons reçu l’aide des ONG du nord et de parlementaires nationaux et européens. L’UE dit que tout doit être conforme aux règles de l’OMC, or, de ce côté-là aussi, ça coince. Je crois que c’est désormais une question d’idéologie, parce qu’il n’y a pas de vraie urgence.

Quel modèle de développement voulez-vous ?

Si nous ne sommes pas pressés de signer les APE et d’être en concurrence complète avec l’Europe, nous voulons sans tarder sortir de la pauvreté, mais nous ne voulons pas devenir comme l’Europe.

Il nous faut un modèle de développement durable, qui modernise l’agriculture familiale, qui apporte du bien-être dans les zones rurales, qui fait la promotion d’une agriculture naturelle. C’est à nous de dire quel développement nous voulons.

Vous expliquez bien dans votre livre « Dieu n’est pas un paysan » (1) le nombre incroyable de démarches et de voyages à Dakar qui ont été nécessaires pour faire creuser quelques puits dans votre village. C’est un vrai problème, cette multiplication de démarches à accomplir ?

Les ONG, même les plus petites, doivent respecter de nombreux critères. Or nous n’avons pas appris à fonctionner comme cela. Il nous a fallu plus d’un an pour obtenir ces simples puits, c’est aussi parce que nos administrations ne sont pas à la hauteur : elles ont été cassées par les programmes d’ajustement structurel de la fin des années 80. Tout cela est lié à la question de la dette.

Au moment des indépendances, nos Etats ont été poussés à s’endetter pour créer des industries. La crise des années 70 puis 80 est arrivée, et nous avons dû faire appel au FMI et à la Banque Mondiale qui nous ont dit : « Privatisez ! Libéralisez ! » Les pays qui nous avaient poussés à nous endetter nous ont alors racheté à bas prix les entreprises que nous avions construites à prix d’or. Et maintenant, tout est privatisé : l’eau, l’électricité, les travaux publics.

C’est la Chine maintenant qui tente de s’implanter en Afrique. Comment voyez-vous les efforts des Chinois ?

Ils essaient de s’installer en Afrique, mais il y a des liens historiques entre l’Afrique et l’Europe que nous n’avons pas avec l’Asie. Nous sommes liés par la francophonie ou le Commonwealth, par la coopération universitaire, par le passé. Il n’y aura jamais la même proximité culturelle avec les pays d’Asie.

Vous restez optimiste ?

Tout n’est pas perdu, nous sommes capables de créer notre devenir. Nos problèmes sont nombreux, mais nous sommes capables de nous occuper de nous-mêmes. Nous avons survécu à la colonisation, à l’ajustement structurel, nous survivrons à toutes ces difficultés, et aussi cette crise-ci. De toute façon, avec cette crise, l’UE a d’autres chats à fouetter que les APE : les entreprises ferment, les patrons se font séquestrer.

Elle doit s’occuper de vrais problèmes, et nous aussi. C’est en améliorant l’agriculture familiale que l’on limitera l’exode rural, et
que l’on arrivera à retenir nos jeunes de s’embarquer dans de si dangereux voyages vers l’Europe.

(1) Éditions GRAD et Présence Africaine

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